Chez Bouboule

Une longue nuit d’insomnie s’achève laissant sa place à une aube crépusculaire encore timide. Les premiers passereaux ponctuent le ciel de leur vol saccadé, sous la lumière enchanteresse de la lune.

Une fois de plus, le sommeil a perdu la raison laissant ainsi Raoul Hassoury errer parmi les esprits malicieux de quelques démons nocturnes, assoiffés d’une mélancolie insidieuse. L’atmosphère est pesante et empreinte d’une solitude aussi habituelle qu’insupportable. Raoul enfile un pantalon et descend l’escalier, comme poussé par un vent léger, histoire de respirer l’air matinal de la rue. Une odeur de blé fermenté parvient à éveiller l’organe olfactif du bonhomme. C’est l’appel du fournil ! Il se laisse alors guider par le bout du nez et pénètre dans le petit magasin. Derrière le comptoir, se profile un semblant de chaleur humaine symbolisé par la ravissante Bérengère. La boulangère s’affaire à ranger pains et viennoiseries avec une délicatesse qui n’échappe pas à Raoul. Ayant senti la fraîcheur extérieure s’immiscer dans sa boutique, elle redresse son corps frêle afin d’accueillir son client. Un sourire aussi moelleux que ses brioches se dessine sur son doux visage presque enfantin. Cela suffit à déloger les dernières toiles d’araignées obstruant le regard ténébreux de Raoul. Lui rendant son sourire, il lui achète une baguette encore toute chaude et repart s’enivrer de l’air de la rue, ragaillardi par sa rencontre subliminale et matinale.

Dans les rues encore endormies, défilent tour à tour, le livreur de journaux, le camion de poubelles ou encore une poignée de joyeux fêtards s’étant appropriée la nuit quelques heures durant. Le chien jaune, comme on l’appelle, est là aussi. Son allure enjouée et la forme de sa gueule lui donnent l’impression de sourire à la vie. Il aime, par-dessus tout, venir chercher la caresse humaine à qui veut bien la lui offrir et qui le fait se cambrer de plaisir. Il vient de nulle part et s’évanouit on ne sait où. Sa tâche quotidienne se résume à traîner de porche en porche, de réverbère en réverbère et de poubelle en poubelle. Il n’a sans doute pas encore remarqué celle qui se situe à sa gauche. Trop occupé à observer l’animal, Raoul ne s’aperçoit qu’après, qu’il vient de passer devant chez Bouboule.

Voilà de nombreuses années déjà qu’il ne franchit plus le pas de cette porte derrière laquelle il vécut de délicieux instants. Joseph, le patron, a dû cesser son activité après un accident vasculaire cérébral qui lui fit perdre son autonomie. Lorsque Raoul entrait dans le petit bar, il accrochait le temps dans le vestibule, de la même manière qu’il déposait sa gabardine au porte manteau. Joseph était un fou d’avions. Aussi, avait-il décoré son intérieur avec toutes sortes de vieux zincs et autres pièces d’aviation venues d’un autre âge, dénichées au gré de ses multiples périples à travers le monde. Ainsi, planait la vie au-dessus des nuages de fumée dégagés par cigares et cigarettes. Joseph était le gardien de ce lieu atypique peuplé de vivants aussi disparates les uns que les autres.

Raoul s’installait toujours derrière le zinc (le comptoir cette fois, pas l’avion) d’où il surplombait une salle comble. Il observait ainsi les mouvements de chacun, saisissait des bribes de conversations ça et là. Ou bien encore, pivotait sur son tabouret et fantasmait volontiers sur la gorge profonde et généreuse de la serveuse essuyant énergiquement les verres de l’autre côté du bar. Cette opulence lui avait bien souvent fait tourner la tête. Mais, lorsqu’il relevait le nez, l’austérité de la jeune femme brisait le rêve de Raoul qui baissait lentement ses yeux vitreux dans la mousse blanche de sa bière rousse. Qu’à cela ne tienne ! Cet instant de désarroi ne s’éternisait jamais. Raoul était alors attiré par les notes joyeuses de l’accordéoniste qui prenait un plaisir effréné à faire valser l’assemblée. Les jeunes femmes riaient aux éclats pendant que les hommes mesuraient et vantaient leurs qualités émérites de séducteurs expérimentés. Dans un coin de la pièce, de petits groupes enchaînaient des parties de billard anglais, pendant que d’autres engageaient d’interminables parties de cartes. Nul besoin de radiateurs dans ce cercle très fermé. La chaleur humaine suffisait à réchauffer tous les corps, tous les cœurs et toutes les âmes, même en perdition.

A la fermeture du cabaret, chacun redescendait à sa façon de son nuage. Certains déformaient leur visage d’un bâillement disgracieux faisant remonter leurs bacchantes, d’autres s’entêtaient à tirer sur le reste d’un cigare devenu presque mégot, tout en se délectant de la dernière goutte de whisky. L’on pouvait aussi envier ce couple fraîchement éclos se lovant au creux d’un fauteuil de velours rouge, cherchant un instant de tendresse avant de s’abandonner à de voluptueux ébats... Raoul, quant à lui, s’en retournait dans le vestibule retrouver le temps et sa gabardine. Auparavant, il aura chaleureusement salué Joseph, son ami de toujours, grâce à qui ses soirées respiraient la vie et le plaisir d’être là tout simplement. Etre ensemble et se forger une mémoire collective en partageant des moments intenses. Celle là même qui nous fait avancer et qui sait si bien soigner les bleus et le blues que la vie ne manque pas de nous offrir gracieusement.

Ce voyage au cœur de sa mémoire dans laquelle se sont embryonnés1 mille et un délicieux instants aura permis à Raoul de chasser la mélancolie insidieuse inoculée par les démons nocturnes, quelques heures plus tôt.

Il n’en faut pas davantage à notre ami pour se réconforter et le faire saliver à la simple pensée de savourer sa baguette fraîche aux essences de Bérengère…

Isabelle Sanchis

25 octobre 2009 

1 : le mot embryonné est absent du dictionnaire. Il doit probablement s’agir d’une omission. Il est tellement joli !

Ce texte est inspiré d'une image 3D de Joël Lintz : http://lintz.chez-alice.fr/chezbouboule.html